Mixer un album


Après avoir travaillé  sur l’écriture et la réalisation d’un album, vient enfin le moment  de le mixer.

De nos jours, 99% de la production musicale est faite sur un ordinateur et au minimalStudio notamment, sur le logiciel Pro Tools: Concrètement un écran avec lequel on pilote une chaîne audio, convertisseurs, processeurs etc… au travers desquels on enregistre de la musique, voix, instruments, synthétiseurs etc… ok ok tout le monde sait ça.

Ces mêmes stations de travail permettent de monter (edit) le contenu enregistré, de le perfectionner (travailler le placement rythmique, réaliser corrections tonales quand ça chante faux, nettoyer des bruits parasites…) puis de le pré-mixer  rapidement « in the box », donc dans l’ordinateur qui émule une console de mixage.

On finit donc très vite par obtenir une petite demo, à laquelle on va s’attacher à force de l’écouter vingt fois par jour.

Il n’est pas question ici de débattre du mixage numérique vs mixage analogique (dans une vraie console de mixage, comme celle du minimalstudio).

Non, je voulais simplement dire ici que le mixage est une étape compliquée à tout point de vue, surtout quand on a écrit et réalisé la musique (d’ailleurs il est de coutume de confier le mixage à quelqu’un d’autre quand c’est le cas, quoiqu’il ne soit pas impossible de tout faire soi-même .. mais beaucoup le déconseillent…)

Techniquement d’abord, l’exercice n’est pas simple. Il s’agit de sommer (sommation) toutes les pistes constituant l’arrangement musical, en utilisant les outils disponibles (Traitement dynamique, égaliseur, panoramique, envois/retours d’effets etc…) afin de les « accorder » les unes aux les autres, essayant de rendre l’arrangement le plus intelligible possible, mais aussi le plus esthétique: émouvoir l’auditeur en traitant telle partie musicale de telle manière, créer une profondeur de champ grace à des échos, des reverbs, les utiliser de telle ou telle manière, automatiser les volumes pour embellir l’interprétation … comprendre où réside l’équilibre de l’arrangement, quelle partie de la mélodie est importante … c’est fou ce qu’on peut faire au mixage. c’est fou ce que c’est complexe.

Il y a quelques mois, j’ai eu l’occasion de rencontrer et de travailler un poids lourd du mixage artistique, dont la réputation n’est plus à faire, très professionnel, patient … qui a mixé notre deuxième disque, mes amis et moi.

Les copains m’avaient confié le mixage du 1er album en 2011, et j’ai fait comme j’ai pu, mais pour celui-ci, nous souhaitions tous aller plus loin et que notre musique profite de l’interprétation et de l’expérience d’un grand nom du mix, et ce fut l’occasion de le rencontrer.

Il m’a fait comprendre beaucoup de choses par ses remarques, ses conseils, par la perception qu’il avait de la musique.

Et il m’a fait réaliser à quel point le mixage pouvait changer notre perception d’une chanson, à quel point il peut influer sur la perception d’une tonalité, d’un tempo, d’un timbre..

Mais j’ai réalisé aussi que cela faisait 25 ans qu’il le pratiquait, quotidiennement, et que rien ne peut remplacer une expérience pareille, tant techniquement qu’humainement, que cela n’avait aucun intérêt de travailler avec lui, si nous lui refusions notre confiance, ainsi qu’à ses années de pratique. Nous devions le laisser nous guider et nous faire redécouvrir notre propre musique.

Bref, l’enjeu principal du mixage: l’esthétique, l’émotion.. finalement la même chose qui anime l’artiste et son réalisateur.

Cette émotion passera toujours devant le besoin d’intelligibilité. D’ailleurs les règles de « l’accordage » de mix, ne sont pas universelles, et si quelques courageux développeurs, essaient de l’automatiser, la réalité nous prouve que chaque personne a sa sensibilité, découlant de sa relation avec la musique, sa culture, et une part non négligeable de son « inné »: mets un peu plus fort, un peu moins, un peu plus à gauche, un peu plus loin … ok STOP ! le mixeur décide. Lorsque j’explique tout ça aux artistes avec lesquels je travaille, je cite souvent cette anecdote que j’ai lu qqpart:

lorsque le légendaire Bruce Swedien a mixé « Billie Jean » de Michael Jackson, Michael & Quincy Jones, son réalisateur, lui ont demandé 92 versions !!

Surexcités par ce qu’ils entendaient, tout MJ et Quincy qu’ils étaient, il semble qu’ils aient sombré eux-aussi dans le « un peu plus à gauche, un peu plus à droite ».

Finalement c’est le mix n°2 qui a été sélectionné, Bruce savait bien ce qu’il faisait. Est-ce à dire que les 90 mixes suivants ont été une perte de temps ? vous vous ferez votre propre idée..mais ni MJ ni Q n’ont jamais recommencé.

Le mixage est une étape artistique à part entière, tout à fait comparable à l’interprétation qu’un musicien fera d’une œuvre écrite par quelqu’un d’autre.

Bien entendu, le mixeur se doit d’écouter les recommandations de l’artiste, faire l’effort d’écouter la démo originale, afin de préserver l’état d’esprit musical qui l’a guidé depuis la première seconde de création, si jamais il n’a pas lui même participé à la genèse de l’oeuvre.

Mais l’artiste doit aussi accepter que c’est dans son propre intérêt qu’il doit lui confier cette tache, et le laisser trancher, car il n’a probablement plus aucun recul sur son oeuvre (et encore moins son voisin, son meilleur pote ou sa tati qui trouve qu’il y a trop de reverb sur le triangle… récemment une chanteuse m’a demandé de remettre une affreuse guitare désaccordée car elle manquait à sa petite fille qui s’y était attachée..)

Le processus demeurant mystérieux, le mixeur de « succès » commerciaux, qu’il soit l’auteur de ce succès ou non, est devenu une figure majeure de l’industrie musicale, autant que le réalisateur, et je crois que c’est mérité.

La difficulté survient précisément lorsque l’artiste s’est attaché au son de la démo, celle qui l’a fait rêvé pendant des mois, oubliant ses aspérités, son imperfection, et gardant au plus profond sa mémoire, la sensation d’une “première fois”. Il arrive aussi malheureusement que l’artiste se sente dépossédé de sa musique lorsqu’elle arrive à ce stade, et qu’il cherche coûte que coûte à en garder le contrôle…

Quand on doit s’attaquer à son attachement incompréhensible pour ce qui est moins bien  … ou à ses névroses ..

et ben faut s’accrocher.

Alex

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